KO au royaume de Rama IX

Publié le par Léonard Jaillet

C'était un lundi 18 décembre 2006... Passage de frontière en fin de journée, entre le Laos et la Thaïlande. A première vue, Chiang Khong, la ville frontalière a tout du petit bled mort sans intérêt, mais comme les bus ne circulent déjà plus, me voici bloqué ici pour une nuit, en attendant la prochaine destination. A la douane, je fais la rencontre de Patrick, un québécois qui se retrouve coincé comme moi et avec qui je décide de partager une chambre pour la nuit.

Patrick est un géni. Le caliméro du voyage, le poisseux de service, le roi de la galère. Il me raconte quelques unes des arnaques, vols, plans foireux dans lesquels il a plongé au cours des 3 mois de son voyage en Asie. Comme quoi les voyages qui se passent mal ça existe et j'en arrive à me dire que de mon coté j'ai jusqu'ici été bien chanceux . Appareils photos volé, sac de voyage fouillés, restos et marchés où bien souvent il paye 3-4 fois le prix normal. Un Pierre Richard / schtroumpf grognon rien que pour moi ("c'est sur, je ne suis pas fait pour ce genre de voyage", "moi j'en ai plein le dos, dans 4  jours je file en Australie, CA, c'est un pays civilisé" "tu restes 3 semaines en Thaïlande ? Tu vas voir, ce sont tous des voleurs...") . Après m'avoir parlé de tous ses malheurs on en arrive à parler de notre passage de frontière. Et là, on se rend compte que sur la dizaine de personnes qui transitait avec nous, il est le seul à s'être fait arnaqué sur le taux de change. Incroyable ! Je l'avais bien vu stressé comme tout foncer tête baissée sur le premier gars de la douane pour négocier agressivement son taux de change... On reparle de tout ça et finalement derrière ce tempérament de vainqueur je découvre quelqu'un de très philosophe "Volé d'une quinzaine de dollars ?... c'est peut être une des fois où je m'en tire le mieux pour un passage de frontière..."

Le lendemain, après s'être souhaité bonne chance mutuelle, nos chemins se séparent. Lui file directement à Bangkok, avec 3 jours de marge pour essayer de ne pas rater son vol, son pire cauchemar, priant pour que sa réservation d'hôtel prise il y a 10 jours fonctionne et qu'il ne se retrouve pas dans quelque nouveau plan foireux...) et moi je prends un petit bus à destination de Chiang Mai, dans les montagnes du nord de la Thaïlande.

Même si l'arrivée est un peu difficile (ici on rentre en pleine saison touristique et il faut se battre au couteau pour trouver un endroit potable ou dormir), je prends finalement rapidement mes marques dans ce nouveau chez moi. Quand on entend parler de la Thaïlande autour de soi, apparemment le pays ce découpe en 2 : au sud de Bangkok, les plages de sable fin, l'eau turquoise, les bungalows à double hamac, le tout réservé aux touristes en bikini. Au nord, les montagnes et les montagnards, une région d'avantage préservée, plus authentique, où la grande diversité des ethnies locales est à l'origine d'un bouillonnement  culturel intense... Concrètement quand on voit comment ça se passe à Chiang Mai, c'est la claque : des centaines d'agences de voyages qui racolent pour t'emmener voir en grosse cargaison les "authentiques" ethnies locales. Têtes d'affiche, les femmes aux grandes oreilles et les femmes au long cou. Et si tu négocies bien, dans le même pack et dans une même journée tu peux aussi te faire un petit trek en éléphant ou une petite descente de rivière en bateau bambou. Bref ça fait vraiment  grosse machine touristique où le coup de la visite des villages d'ethnies à tout du zoo humain (une heure à visiter un village, ça laisse de toute façon juste le temps de dire bonjour au revoir et de voler une dizaine de photos...) Bon, ne cédant pas à la tentation voyeuriste et de toute façon légèrement lassé de voyager dans les circuits un peu trop touristiques (vous inquiétez pas ça va revenir...) je décide de me poser pour un bon petit moment à Chiang Mai. L'objectif étant plutôt de goûter un peu le quotidien de cette ville (aux 300 temples), que quelques amoureux de la Thaïlande décrivent comme une oasis de sérénité au milieu d'une Thaïlande en plein essor.

Dans ma guest house "cheap cheap", rencontre de deux gars d'un quarantaine d'années. Un anglais et un nouveau-mexicain qui ont fait plein de petits boulot dans plein de pays (musicien, prof d'anglais, restauration...) et qui même s'ils avaient l'air intéressants au premier abord sont surtout graves de chez grave. Ils sont en Thaïlande en partie pour tout ce qui est prostitution et me parlent assez fièrement de leurs palpitantes rencontres ("de toute façon l'homme est un singe"), m'expliquent quelles pilules ils prennent pour venir en aide à leur virilité défaillante, l'un d'eux même fait partie du "staff"  d'une secte en Corée et me montre un livre mystique qu'il va bientôt publier... Bon, j'en tire deux bonnes résolutions. Primo, éviter les 2 gugusses autant que possible. Secondo, ne pas voyager jusqu’à 40 ans...

Une des premières choses que je fais en arrivant ici, c'est aussi d'aller voir un match de Boxe Thaï (muay thai). Ambiance électrique. Ici, c'est leur sport national. Au cœur de la culture, on commence dès le plus jeune age. Avant le combat, tout un cérémoniel. Les combattants arrivent avec un collier de fleurs, longent les cordes du ring pour faire une prière à chacun des poteaux. Puis c'est le moment de l'échauffement, qui est aussi pour moitié une prière. Gestes cérémonieux, sautillement sur un pied en battant les bras en l'air... J'assiste à 8 combats d'affilé, adversaires de 8 à 25 ans, avec à chaque fois dans la salle, les parieurs qui s'enflamment et les coachs qui hurlent à chaque coup. Le tout rythmé par une musique lancinante qui accompagne tout du long le combat. On se laisse finalement vite prendre par la chaleur ambiante. Au total 3 KO, un arrêt de l'arbitre, des fois on se demande si tous les coups ne sont pas permis... en tout cas, ils n'y vont pas à moitié. Je n'y croyais pas, mais je ressors vraiment électrisé !  Seul regret, ne pas avoir pris mon appareil photo...

La deuxième chose que  je m'empresse de faire à Chang Mai, c'est aussi d'aller au cinéma. A  faire au moins une fois en Thaïlande. Non pas que leur cinéma soit exceptionnel (à vrai dire j'en sais rien, j'étais allé voir une merdouille américaine ! ). Mais c'est surtout qu'avant le film, tout le monde se lève et qu'on a le droit à une minute de silence en l'honneur de leur roi, avec des photos de lui dans des poses prestigieuses, en train d'adresser un sourire à des enfants, dans un champs asséché où la pluie se met à tomber, avec un arc en ciel en fond…. Oui parce qu'il faut que j'en dise quand même deux mots de leur roi. Là-bas, c'est un véritable saint. Présent partout, sur tous les billets de banque (d'où l'interdiction de marcher sur un billet), en tableau dans toutes les habitations et placardé dans la rue sur des affiches de 6 mètres par 4. S'il y a une chose qui peut vraiment fâcher un thaï, c'est de dire du mal de son vénéré king. Faut dire que ça fait 60 ans qu'il est monté sur le trône (le règne actuel le plus long du monde) et qu'il a eu le temps de laisser une empreinte dans le pays... En plus quand on sait qu'il est féru de dessin et de musique, qu'il a breveté une invention pour apporter de la pluie dans des zones sèches, qu'il s'est toujours intéressé au développement des zones défavorisées de son royaume, en passant à travers de nombreux coups d'état, il y a de quoi comprendre qu'ils y tiennent...

24 décembre. Ici, les pères noël font la grève, pas de promo pour les cadeaux et c'est tant mieux ! De toute façon il fait chaud la journée (par contre on bat les record de froid pour la région la nuit) et à part les endroits super touristiques où l'on sait que l'on peut profiter de l'occasion pour gagner un peu d'argent, il n'y a aucune raison de fêter noël. Je passe quand même une bonne partie de la matinée sur le net à vivre à distance la fête familiale et m'apprête à vivre une soirée solo tranquille dans mon antre.

Coup de misbrouf ! L'aprèm je tombe sur Alberto et Madalena, 2 italiens super sympa avec qui j'avais passé la soirée à Muang Ngoi Neua. Ils m'expliquent qu'ils ont prévu pour le soir un petit truc mi-improvisé, avec tous ceux de leur guest house voisine et hop, me voila embarqué dans la fête. Ambiance très très sympa, très internationale. Des voyageurs de 25 à 70 ans (une très gentille doyenne française)  mais aussi des jeunes thaïlandais rock n' roll, excellents ! Un des trucs sympa de la soirée, ces espèces de bougies montgolfières qui une fois lancées brillent telles de nouvelles font étoiles dans le ciel. Oh c'est beau !

Bon, la soirée était un peu arrosée, le lendemain, j'ai chopé un crobe mais je prends encore ça pour une espèce de gueule de bois... Les jours qui suivent, on se balade la journée avec Alberto Madalena qui décidément sont excellents (surtout ne pas oublier de les revoir à mon retour !)  et des fois aussi accompagné aussi d'autres gars de leur guest house qui est devenu mon nouveau repère. Quartier chinois, temples, bons restos... Mais voila, un soir je me sens plutôt mal et quand je décide de rentrer du resto ou j'avais regardé projeté un bon film, tranquille, je me prends une énorme crise de froid. Au point que je n'arrive plus vraiment à respirer, que je suis obliger de m'arrêter deux fois pour atteindre ma guest house, que j'ai l'impression que je vais étouffer si je ne calme pas tout de suite ces tremblement,  je sens complètement gelé et fiévreux... Ca m'est tombé dessus vraiment d'un coup et je ne fais pas le fier. Je vais donc voir le mec qui tient ma guest house (un allemand assez bizarre) et lui demande s'il peut pas appeler un médecin ou un truc du genre. Il voit que je n'ai pas l'air brillant et m'explique que le mieux c'est d'aller à l'hôpital. Hop, 5 minutes plus tard, je suis en train de mourir de froid à l'arrière de son scooter en direction de l'hosto le plus proche (bizarre le gars mais sympa !).  Un médecin thaï me voit  (il ne parle presque pas anglais, ça n'aide pas) et apparemment  il ne sait pas exactement ce que j'ai, mais me prescrit un petit cocktail salvateur. Et pour accélérer le mouvement, il me fait faire une première injection d'antibio sur le champ. Moi j'ai qu'un flip, c'est que l'aiguille utilisée ne soit pas stérile, mais ouf, non, on a l'air d'être en pays civilisé.... Bon, le plus dur est passé. En rentrant, je demande 3 couvertures de plus à mon sauveur et me voilà paré pour survivre aux nuits glaciales de cet étrange pays...

Quelques jours de récupération et je décide le 29 décembre de filer enfin à Bangkok histoire d'y passer le nouvel an. Mais contrairement à ce que je croyais, j'allais en fait passer la barre des 2007 à 500 kilomètres de ma première destination...

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